Les spécialistes (pas tous) s'accordaient sur la réalisation de phénomènes qui pouvaient mener à une catastrophe. Déjà cinquante ans plus tôt, et même avant, de telles manifestations avaient été enregistrées, mais sans gravité...
Et même vingt-trois ans auparavant, les habitants de la grande Ville virent des signes. "Kouyonnad, dirent-ils dans leur dialecte, lavil-la ka fè lajan, i pé fè lajan ankò !" (Balivernes ! La ville est prospère, qu'elle continue de prospérer !)
Ces mêmes phénomènes se reproduisirent alors vingt-trois ans après. "Tchip, nou za wè sa !" (Peuh, du déjà vu !) Certains, plus avisés, envisagèrent de partir sur-le-champ pour rejoindre l'autre Ville.
"Vous n'allez pas tout de même déserter la ville quelques jours avant une élection ? Citoyens, je compte sur votre esprit civique, revenez !" Pour rassurer les populations, le Gouverneur et son épouse vinrent en personne s'installer dans la grande Ville. La veille, la gazette locale titra : AUCUN DANGER POUR LES HABITANTS. "Ou wè, dirent ces habitants à leurs épouses, pani pwoblèm, yo ékri sa asou jounal-la..." (Tu vois, rien à craindre, c'est écrit dans le journal"...)
Le lendemain matin, vers six heures : "Tan-an ké bèl jòdi-a. Es ou télégwafyé ba kouzen lòt lavil-la ? Nou pé ké rété an kay-li..." (On dirait qu'il va faire beau, aujourd'hui... As-tu pensé à télégraphier au cousin de l'autre ville pour savoir s'il a de la place pour nous loger ?)
Huit heures. Des tonnes de gaz, roches et cendres portés à 2000 degrés s'abattirent sur la grande Ville et tuèrent les 30 000 habitants. En deux minutes.
Pour le monde entier, la grande Ville ne répond plus.

L'histoire tragique racontée plus haut est vraie : c'est celle de l'éruption de la Montagne-Pelée le 8 mai 1902, qui détruisit non seulement Saint-Pierre, mais aussi une bonne partie du nord de la Martinique. C’est bien pour assurer le déroulement du second tour de l’élection législative que les autorités politiques et administratives (notamment le gouverneur Mouttet) ont empêché l'évacuation de Saint-Pierre, cause humaine qui a provoqué la catastrophe humanitaire. ♦